Hommage à Mohammed Harbi (1933–2026)

Colloque International Hocine Aït Ahmed : Hommage à Mohammed Harbi

Hommage à Mohammed Harbi (1933–2026) : L’exigence de vérité du militant, du témoin et de l’historien

Par Samir Ghezlaoui
Coordinateur du colloque

Mesdames et Messieurs,
Chers collègues,
Chers amis de la presse,
Chers camarades,

Nous sommes réunis aujourd’hui, en ce mois de janvier 2026, pour honorer l’œuvre de Hocine Aït Ahmed. Pourtant, une ombre plane sur notre assemblée : celle d’un autre digne fils de l’Algérie combattante, de l’Algérie indépendante, de l’Algérie démocratique, de l’Algérie progressiste.

Une chaise reste vide à la tribune ou plutôt, pour être plus honnête et respecter nous-mêmes l’exigence de vérité, c’est cet écran-là qui reste noir alors qu’il devait être illuminé par le visage apaisé et la voix posée de l’historien Mohammed Harbi, qui était heureux de l’organisation de notre colloque et tenait à y contribuer pour éclairer le parcours de Hocine Aït Ahmed.

Malheureusement, il nous a quittés le 1er janvier dernier, dix ans jour pour jour après l’enterrement de son ami et « frère de combat ». Sa disparition marque la fin d’un cycle, celui des acteurs-témoins historiques qui ont eu le courage, rare et périlleux, de passer de la fabrication de l’histoire à son écriture, de surcroît critique. À l’image de l’enfant de la Kabylie, l’enfant du Constantinois n’a jamais séparé son destin personnel de celui de l’Algérie.

Engagé très jeune dans le mouvement national, militant du PPA-MTLD, Harbi rejoint le FLN dès les premiers mois de la révolution. Cadre de la Fédération de France, ambassadeur du GPRA en Guinée, chef de cabinet du vice-président du GPRA Krim Belkacem, expert lors des négociations d’Évian – même si lui-même s’amusait à dire qu’il était « expert de rien », mêlant autodérision et sincérité à toute épreuve –, il fut l’un de ceux qui pensaient l’indépendance autant qu’ils la faisaient.

Après l’accession au pouvoir du président Ahmed Ben Bella, Harbi devient l’un de ses conseillers. Opposé au coup d’État du 19 juin 1965 et au régime instauré par le président Houari Boumédiène qui en est issu, il connut successivement la prison, la résidence surveillée et finalement l’exil, à partir de 1973.

Trouvant alors refuge dans la réflexion et la recherche, dans les archives encore vierges et auprès d’acteurs dont la mémoire était encore fraîche, il a opéré sa mutation intellectuelle fondamentale. Il a troqué les citations révolutionnaires des tract pour la note de bas de page des publications académiques.

Devenant enseignant à l’université (Paris 8 et Paris 7), Harbi s’est attelé à une tâche titanesque : déconstruire la « mythologie nationaliste » pour restituer l’Histoire de la Nation.

Son ouvrage majeur Le FLN : mirage et réalité, publié en 1980, a constitué un tournant épistémologique dans ce sens. Il a refusé, dès lors, l’histoire sacralisée du nationalisme pour nous montrer les fractures, les luttes de clans et la complexité sociale du mouvement indépendantiste algérien.

Il a le mérite d’avoir rendu aux Algériens, au moins en partie, leur histoire réelle, authentique, débarrassée du vernis de l’unanimisme de façade. Il était un historien par excellence, celui qui refuse que la mémoire soit un instrument de légitimation du pouvoir, mais un cadre d’analyse au temps présent qui permet de penser l’avenir en tirant des leçons du passé.

Pourquoi sa présence à ce colloque sur Hocine Aït Ahmed était-elle si essentielle ? Tout simplement parce que ces deux hommes partageaient une même éthique de la responsabilité, même si politiquement ils n’étaient pas toujours complètement d’accord, ils étaient même adversaires par moments.

Or, s’ils ont pu avoir des divergences politiques et idéologiques au cours de leur longue vie, ils se retrouvaient sur l’essentiel : le respect de la vérité historique factuelle, le refus de l’autoritarisme, l’exigence démocratique et, surtout, la défense du patriotisme, ou si vous voulez un nationalisme pluriel et pluraliste.

Mohammed Harbi nous lègue une responsabilité immense. Celle de continuer à écrire l’histoire de l’Algérie sans complaisance, avec rigueur et exigence. Nous dédions donc ces deux journées de réflexion et de débat à sa mémoire. Puisse son esprit critique et sa lucidité inspirer nos travaux.

Je vous remercie.

Alger, le 17 janvier 2026.

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